Chapitre 1 : Ma Naissance – Premières Années

Je suis né à Calamba le 19 juin 1861, entre onze heures et minuit, quelques jours avant la pleine lune. C’était un mercredi et ma venue dans cette vallée de larmes aura coûté la vie à ma mère si elle n’avait pas promis à la Vierge d’Antipolo de me conduire à son sanctuaire en guise de pèlerinage. 1Les philippins, espagnols, et chinois vénéraient la Vierge de Antipolo depuis l’époque coloniale espagnole. Le mois de mai est le temps de pèlerinage vers son sanctuaire. Elle est également appelée Notre-Dame de la Paix et du Bon Voyage, le saint patron des voyageurs. Une légende dit que son image a sauvé du naufrage l’équipage d’un navire qui l’a loué d’Acapulco à Manille il y a plusieurs années.

Tout ce dont je me souviens de mes premiers jours et que je ne sais pas comment je me suis retrouvé dans une ville, plus quelques vagues souvenirs sur le soleil matinal, sur mes parents, etc.

L’éducation que je reçus depuis ma plus tendre enfance était peut-être ce qui a façonné mes habitudes, tel un pot qui conserve l’odeur de ce qu’il contenait en premier lieu. Je me souviens encore des premières nuits mélancoliques que je passais sur la terrasse de notre maison, comme si c’était hier – ces nuits pleines de poème des plus tristes qui faisait plus d’effect sur mon esprit, selon que ma situation présente était houleuse. J’avais une infirmière qui m’aimait beaucoup et qui, dans le but de me faire prendre le souper (que je prenais sur la terrasse les nuits de clair de lune), me faisait peur en prétendant l’apparition soudaine de certains terribles fantômes, d’un Nuno affreux, ou parce-nobis, comme elle avait l’habitude d’appeler un être imaginaire similaire au Bu des Européens. Ils allaient me promené dans les lieux les plus sombres, la nuit près de la rivière qui coule, à l’ombre d’un arbre, dans la luminosité de la chaste Diane… Ainsi mon cœur était nourri par des pensées sombres et mélancoliques, qui même si je n’étais alors qu’un enfant, me faisait errer sur les ailes de la fantaisie dans de hautes régions de l’inconnu.

J’ai eu neuf sœurs et un frère. Mon père, un modèle pour les pères, nous avait donné une éducative proportionnelle à notre petite fortune, et grace à son épargne, il a été en mesure de construire une maison en pierre, d’en acheter une autre, et d’ériger une petite maison de nipa au milieu de notre verger à l’ombre des bananiers et d’autres arbres. Là, le savoureux atis montre ses fruits délicats et plie ses branches pour m’épargner l’effort de devoir les atteindre; le doux santol, le parfumé et le sucré tampoy, le macupa rougeâtre, qui lutte ici pour sa suprématie; plus loin il y a un prunier, un casuy, âpre et piquant, un beau tamarin, tout aussi gratifiant pour les yeux que délicieux pour le palais, puis ici un arbre de papaye étale ses larges feuilles et attire les oiseaux avec ses énormes fruits, là-bas un jacquier, un caféier, un oranger, qui parfume l’air avec le parfum de ses fleurs; de ce côté-là sont les iba, le balimbing, la grenade avec son feuillage épais et de belles fleurs qui enchantent les sens; ici et là se trouvent des palmiers élégants et majestueux chargés d’énormes noix, balançant ses fières couronnes et belle frondes, les maîtresses des forêts. Ah ! Cela serait sans fin si je devais énumérer tous nos arbres et me divertir en les nommant ! À la fin de la journée de nombreux oiseaux venaient de toutes parts, et moi, encore un enfant de trois ans au plus, je me divertissais en les regardant avec une joie incroyable. Le caliauan jaune, les maya de différentes variétés, le culae, le maria capra, le martin, toutes les espèces de pitpit, se joignait dans un concert agréable et entonnait en chœur varié un hymne d’adieu au soleil qui disparaissait derrière les hautes montagnes de ma ville. Puis les nuages, par un caprice de la nature, formaient des milliers de figures qui bientôt se dispersaient, alors que les beaux jours passaient aussi, laissant derrière eux que des souvenirs des plus futiles. Hélas ! Même maintenant, quand je regarde par la fenêtre de notre maison ce beau panorama au crépuscule, mes impressions passées me reviennent à mon esprit avec un empressement douloureux!

Ensuite vient la nuit; elle étend son manteau, parfois triste bien qu’étoilé, lorsque la chaste Delia 2Le nom de Diane, déesse de la lune et de la chasse. ne parcoure pas le ciel à la recherche de son frère Apollo. Mais si elle apparaît dans les nuages, une vague luminosité s’en délimite. Ensuite, alors que les nuages se brisaient, pour ainsi dire, petit à petit, elle apparaît belle, triste et silencieuse, se levant comme un immense globe, comme si une main toute-puissante et invisible la tirait à travers les espaces. Puis ma mère nous ferait récitons le chapelet tous ensemble. Par la suite, nous allions à la terrasse ou à une fenêtre à partir de laquelle la lune pouvait être vue et ma nourrice allaient nous raconter des histoires, parfois tristes, parfois gai, dans lesquels les morts, les plantes d’or qui fleurissaient en diamants étaient se mélangeaient confusément, chacun d’eux né d’une imagination tout à fait orientale. Parfois, elle nous disait que les hommes vivaient sur la lune et les taches que nous pouvions observer sur elle ne sont rien d’autre qu’une femme qui tourne sans jamais s’arrêter.

Quand j’avais quatre ans j’ai perdu ma petite soeur (Concha), puis pour la première fois j’ai versé des larmes causées par l’amour et par la douleur, car jusque-là, je les avais versé seulement à cause de mon entêtement que mon éprouvante mère aimante savait si bien corriger. Ah ! Sans elle, que serait devenu mon éducation et quel aurait été mon sort ? Oh oui ! Après Dieu, une mère est tout pour un homme. Elle m’a appris à lire, elle m’a appris à balbutier les humbles prières que j’adressais ardemment à Dieu, et maintenant que je suis un jeune homme, ah, où est cette simplicité, cette innocence de mes premiers jours ?

Dans ma propre ville, j’appris à écrire, et mon père, qui faisait attention à mon éducation, payait un vieil homme (qui avait été son camarade de classe) pour me donner mes premières leçons de latin et il restait à la maison. Après environ cinq mois, il mourut, après avoir presque prédit sa mort quand il était encore en bonne santé. Je me souviens que je suis venu à Manille avec mon père après la naissance de sa troisième fille (Trinidad) qui venais après moi, et ce fut le 6 juin 1868. Nous sommes montés dans un casco, 3Un casco est un bateau de rivière aux Philippines, fait de bois, utilisé pour les passagers et le fret. Le catig est le support de base du navire fait de cannes de bambou. un engin très lourd. Je n’avais jamais encore passé le lac de La Laguna consciemment et la première fois que je l’ai fait, j’ai passé toute la nuit près du catig, en admirant la grandeur de l’élément liquide, le calme de la nuit, alors qu’en même temps une peur superstitieuse me prit quand je vis un serpent d’eau s’enrouler autour des cannes de bambou du catig.

Avec quelle joie j’ai vu se lever le soleil; pour la première fois je voyais comment les rayons lumineux étincellent, produisant un effet brillant sur la surface ébouriffée du grand lac. Et avec quelle joie je parlais à mon père car je ne lui avais pas dit un seul mot au cours de la nuit. Ensuite nous sommes allés à Antipolo. Je vais arrêter de raconter les émotions les plus douces que je me sentais à chaque étape sur les rives du Pasig (qui sera quelques années plus tard le témoin de ma douleur), à Cainta, Taytay, Antipolo, Manille, Santa Ana, où nous avons visité ma sœur aînée (Saturnina) qui était à cette époque une pensionnaire à la Concordia. 4Un célèbre pensionnat pour les filles, les sœurs de la Charité ont administré le Collège La Concordia. Il a été fondé en 1868 par Margarita Roxas de Ayala, une femme Philippine riche, qui a donné sa maison de campagne de Santa Ana, Manille, qui s’appelait La Concordia à l’école, d’où sa dénomination populaire. Son nom officiel est Collège de l’Immaculée Conception. Je suis retourné à ma ville et j’y suis resté jusqu’en 1870, la première année qui a marqué ma séparation de ma famille.

Voilà ce que je me souviens de ces moments qui figurent à l’avant-garde de ma vie comme l’aube au jour. Hélas, quand la nuit me couvrira-t-elle afin que je puisse reposer dans un sommeil profond ? Dieu seul le sait ! En attendant, maintenant que je suis au printemps de ma vie, séparé des êtres que j’aime le plus au monde, maintenant que triste, je vous écris ces pages… Laissons la Providence agir, et donnons au temps le temps, en attentant à la volonté de Dieu pour le futur, bon ou mauvais, de sorte a ce que je puisse réussir à expier mes péchés.

8 Dulambayan, 5L’Avenue Rizal, du nom du héros national, a absorbé cette vieille rue. À ce moment-là son nom a été abandonné.
Sta. Cruz, Manille, le 11 septembre 1878

Notes   [ + ]

1. Les philippins, espagnols, et chinois vénéraient la Vierge de Antipolo depuis l’époque coloniale espagnole. Le mois de mai est le temps de pèlerinage vers son sanctuaire. Elle est également appelée Notre-Dame de la Paix et du Bon Voyage, le saint patron des voyageurs. Une légende dit que son image a sauvé du naufrage l’équipage d’un navire qui l’a loué d’Acapulco à Manille il y a plusieurs années.
2. Le nom de Diane, déesse de la lune et de la chasse.
3. Un casco est un bateau de rivière aux Philippines, fait de bois, utilisé pour les passagers et le fret. Le catig est le support de base du navire fait de cannes de bambou.
4. Un célèbre pensionnat pour les filles, les sœurs de la Charité ont administré le Collège La Concordia. Il a été fondé en 1868 par Margarita Roxas de Ayala, une femme Philippine riche, qui a donné sa maison de campagne de Santa Ana, Manille, qui s’appelait La Concordia à l’école, d’où sa dénomination populaire. Son nom officiel est Collège de l’Immaculée Conception.
5. L’Avenue Rizal, du nom du héros national, a absorbé cette vieille rue. À ce moment-là son nom a été abandonné.